Jean Régis PERRIN
Le long sommeil
d'un désert archéologique (I)

Structures protohistoriques inconnues en Limousin,
une ferme bipartite  de l'Age du Fer : Cassano-curtis.
Un sanctuaire de sommet : las Châtras

et un carrefour antique qui nous incite
à chercher un  passage d'eau
sur la Gartempe.

 Eléments routiers antiques dans le bâti des villages traditionnels.


Le paysage d'aujourd'hui n'a gardé que des traces infimes
et méconnaissables des temps lointains du dernier Age du Fer.

Qui aurait jamais imaginé que cette terre
avait autant servi dans un passé aussi lointain.



                                                                         












 Mais il n'y a pas de désert archéologique !

Le "Chêne-court"

   La ligne de  confront de deux communes, calquées lors de leur fondation sur les vieilles paroisses de Bussière-Poitevine au Nord et du Pont-St Martin au sud (maintenant englobée dans celle de St-Bonnet-de-Bellac), traverse selon une diagonale arborée un grand rectangle fossoyé bipartite que les recherches avancées des autres régions françaises nous permettent d'attribuer à la  tradition gauloise. Du même coup, nous comprenons que l'abandon de cette structure d'habitat et de travail était déjà largement consommée et le site probablement tombé en déshérence, au moment de la création des premières paroisses chrétiennes, au plus tôt vers le Vème siècle de notre ère.
  Et nous découvrons là, une structure  insolite : une trace de vie,  d'habitat et de travail qui a sans doute perduré au moins durant le premier siècle de  l'Antiquité gallo-romaine. La forme bipartite de l'enclos nous rappelle le plan des premières villas romaines : la petite partie qui apparaît  plus  lourdement  fossoyée  et  donc  mieux  défendue,   devait  être  la  zone résidentielle, la  partie  la  plus vaste était sans doute dévolue à  l'activité  agricole et pastorale.
 La mode des enclos bipartites en Gaule n'a pas nécessairement attendu la conquête romaine et il ne nous étonnerait pas que leur origine  remonte à l' Age du Fer finissant.  
 
   Le "Chêne-Court", c'est le nom générique de toutes les parcelles qui, de près ou de loin touchent localement au ruisseau de Champagnac et à la Forêt des Coutumes. Restons  donc  sur l'une de ces terres  du  Chêne-Court  (photo ci-contre ) et  oublions
dès maintenant les lignes parallèles d'un drainage récent qui disparaîtront assez vite mais  admirons le curieux dessin en dendrites d'un placage d'argile dissocié qui transmet son humidité à travers  la couche arable.     Sur ces hautes terres d'interfluve,  ce sont avec les cailloux blancs usés, des témoignages fréquents  dont on nous disait autrefois qu'ils étaient restés en place sur les hautes terres cernées par l'érosion après les épisodes diluvéens  de l'ère tertiaire...
  
  Ce "bruit de fond" disparaît localement près de l'angle Est de la ferme gauloise selon une forme qu'il serait peut-être trop facile d'attribuer au seul hasard géologique.  Je donne une autre vision ci-dessous du même phénomène. Et j'ai dejà évoqué dans une page précédente, par une photo prise à quelques kilomètres au  nord, l'énigme que  constituent sur les sols, ces  discontinuités  d'apparence plus ou moins régulières, que l'on trouve et retrouve




fréquemment sur les terres agricoles gauloises.   Dans le contexte de l'Oppidum de Villejoubert près de St Léonard,  nous verrons ce même phénomène   sur l'éperon barré des Champs et également intra-muros, à peu de distance du "petit rempart". Et nous en trouverons un autre exemple encore à quelques dizaines de kilomètres d'ici, près de la Forêt de Rancon . . .
 
 J'indique par une vignette posée  en surimpression de la photo ci-dessus, ce qui peut advenir de  ces enclos  bipartites ou  autres,  lorsqu'un  propriétaire  par  calcul  ou  par  négligence, laisse coloniser  son  champ  par  les   essences   naturelles  :  les  chênes ne 
tardent  pas à s'implanter sur  les fossés comblés où le fort pivot de leur système radiculaire   trouve   là  un  sol   profond   et   meuble  ainsi  que  des  réserves d'humidité qui  vont  assurer  à  l'arbre  une  belle venue.
  Et  cela  était  important il y a moins d'un siècle quand le bois d'oeuvre et le bois de chauffage étaient des denrées primordiales de la vie rurale. Malheureusement il faut actuellement une attention de Sioux, pour détecter en vol ces enclos de fermes ou de villas  rustiques quand la forêt les a recouverts.

La toponymie

   Il me plait d'imaginer qu'au temps de sa splendeur, en gaulois mâtiné de latin populaire, notre villa bipartite était désignée sous le nom de  "Cassano-curtis".  Ce qui peut se traduire selon les linguistes par "la ferme fortifiée des chênes".
   Bientôt, avec la dérive du gaulois et  du bas-latin vers la langue romane ou l'occitan, on avait déjà peine à se souvenir que le terme gaulois "cassano" devenu "chassagne", avait désigné  un bois de chênes et  l'ancien latin  "cortem ou curtis": la grande ferme, le domaine plus ou moins fortifié ( La Courtine, la Cour, Courtioux, Courtieux, Courcelle, Courcellas, Châteaucourt . . .),  n'était plus compris.
  Le lieu et son large environnement  furent progressivement désignés sous le nom totalement baroque mais au moins compréhensible qu'on lui connaît encore aujourd'hui : le Chêne-Court . . . "Cassano-curtis", le Chêne-Court.

 Les mares
                                          

   Sur mon premier cliché du "Chêne-Court" ci-dessus, le bosquet marqué d'un point bleu  signale une  mare  toujours en eau, cachée sous les saules, comme un des inévitables témoins qui existent aujourd'hui encore, dans la proximité des habitats  gaulois.

    Et puisqu'on ne la voit pas sur mon  cliché, je n'hésite pas à vous en montrer une autre, une perle dans son écrin de verdure, repérée à 500 mètres à l'est, dans un contexte de fossoyages diffus : sur ses bords, les gaulois venaient peut-être rendre  un culte aux dieux de la terre et des eaux. Comme beaucoup de mares repérées sur les terroirs gaulois, on ne sait pas d'où vient leur eau, on ne sait pas trop ce qu'elle en font  mais elle se maintient.  

Mare gauloise
   Aujourd'hui, ça et là, il arrive qu'on les agrandisse, qu'on les rehausse et qu'on les surcreuse pour leur faire donner plus d'eau. Pour l'aviateur, elles sont devenues des triangles insignifiants.
  Dans les vases versées au remblai, il y avait
peut-être bien quelques morceaux de bois noircis - la vase, ça conserve .
   Des ex-votos  ?
 

  Alors après cela, c'est bien certain, les dieux sont partis.

   
Maintenant c'est promis, je ne vous parlerai plus des mares gauloises mais je vous en montrerai encore bien sûr !                    
                


  Diverticule *    : petite voie secondaire desservant un site voisin d'une voie principale, sur laquelle elle s'embranche. 

Le large environnement de "Cassano-Curtis"

   Nous n'avons pas survolé ce terroir tout à fait par hasard - nous l'avons dit -  en fait  nous y avons passé une  enfance paysanne surtout occupée par les jeux rudes et les activités de grand-air des enfants du demi-siècle, le XXème bien sûr !  Donc et hormis 4 ou 5 vols prolongés au-dessus de ce petit territoire, répartis aux meilleures périodes  de la fin des années  1980, la prospection  au sol près  du village de Bezeau, pivot du paysage et sur les  terres qui le relient au site découvert, devait être réduite à sa plus simple expression.  Mes souvenirs me paraissaient en effet suffisants pour que, rafraîchis   par quelques photos aériennes, je décide de  tenter l'ébauche d'une problématique historique.
   L'erreur était monumentale :  il existait, il existe encore sur le terrain, énormément de choses auxquelles je n'avais  absolument pas prêté  attention ou que je n'avais pas comprises. Et il doit bien en exister autant sinon plus que je n'ai pas encore vues.


La lecture d'un paysage : première ébauche


  Nous avons reporté la structure de "Cassano-curtis" sur un fond d'image IGN en orthophotoplan.

  A quelques centaines de mètres au nord, nous connaissions déjà  un enclos plus fruste, simple rectangle fossoyé : le Bois (le buis ?), c'est le nom actuel de la parcelle .

La lisière de la forêt des  Coutumes    s'ins-
crit sur la longue trace d'un axe de circulation  sensiblement  orienté nord-sud qui n'existe plus guère que par  des lambeaux de parcellaire agricole qui s'alignent vers le nord, du sortir de la forêt jusqu'au travers Est de l'Age-Michêne ("le- domaine-agricole-au- milieu-des-bois" ).

 L'ancien chemin  redevient carrossable juste avant une bifurcation dans les terres des Folies : une branche de la voie vise Busserolles, l'autre  continue vers le nord -ouest.

 Notre "Cassano curtis" se trouve ainsi à 200 de mètres à peine, de ce très ancien axe de circulation nord-sud.   Vers le sud précisément, le chemin tantôt disparaît tantôt reprend corps, 
jusqu'à ce qu'il rejoigne près de Vilialet l'embranche- ment du grand chemin des Landes que nous étudierons tout à l'heure.


  De la Forêt des Coutumes à Bezeau : un autre chemin

   Au niveau de "Cassano-Curtis" , nous avons parfois remarqué lors de nos vols, une trace linéaire fossile très diffuse    qui se détache de la forêt en large courbe, coupe le ruisseau  de  Champagnac puis vient s'aboucher par delà  la Nationale, sur un ancien chemin agricole toujours praticable à partir de là. Celui-ci  se poursuit jusqu'à la petite route de l'Auberge, au niveau d'un lieu-non-dit  que notre arrière-grand-père qui avait bâti ici une ferme de ses mains, appelait son "Petit-Limoges". La trace se retrouve au-delà,  une tranchée la prolonge toujours visible au sol, c'est tout ce qui reste  de la très ancienne route après la récupération de ses pierres. La tranchée  plonge alors vers une mare : "le Cros-de-la-Lande".
  Elle se poursuit au-delà, effleurant au nord le village de Bezeau qui s'est développé beaucoup plus tard,  au sud-ouest d'une motte naturelle. Une chapelle la coiffe et rappelle qu'il y eut ici un prieuré de Bénédictins.
  La très ancienne route filait alors vers un gué sur la Gartempe. Les photos aériennes nous guide sans ambiguité jusqu'en léger aval du Moulin du Lieutenant (mieux connu sous le nom de Chez-le-Pape). Le barrage amène l'eau en rive droite de la rivière où se trouve le moulin mais au début du XXème siècle, le meunier résidait en rive gauche et passait l'eau à pied ou à bac tous les jours avec ses chevaux.
  Au même endroit où se faisait peut-être il y a très longtemps, le  passage  d'une très vieille voie.

Le sanctuaire


   Remontons vers la forêt et le haut des terres. Voici , découvert à la même époque un enclos  gaulois. Mais cette fois il est permis de suggérer une  vocation de  sanctuaire eu égard à sa   forme carrée et à sa position  culminante : cote 251. Il fait pendant à notre ferme bipartite par-delà le vieux chemin fossile que je viens d'évoquer et auquel il est d'ailleurs relié par une trace linéaire (triangle rouge) .  Deux   parcelles autrefois  contiguës   et maintenant  séparées  par la  Nationale 147, portent  chacune une partie de cet enclos rituel : l'une est dénommée localement "lous Taris" (les talus), l'autre "las Châtras".   


   Las Châtras, les Châtres, Châtre . . .  est un dérivé du latin castra  que les linguistes confrontés à la fréquence du toponyme, rattachent au souvenir des terrassements d'un camp.
   Bien évidemment et de mémoire d'ancêtre, rien de tout cela n'a jamais été vu mais ces noms vieux de plusieurs siècles, datent néanmoins du temps où des mouvements de terrain témoignaient encore de l'existence ancienne d'un monument. Ce type de sanctuaire gaulois primitif  est appelé "vierekschanze" par ses inventeurs, les archéologues allemands, ce qui veut dire  . . .  fortification carrée. 

Le "grand chemin des Landes"

 
Au sud-ouest de la RN 147  un itinéraire  bien conservé,   et au nord-est, des traces encore bien lisibles.  


  Un troisième chemin ferme le triangle. Les romains auraient parlé de trivium car le dispositif distribue 3 directions. Prenons-le au contact de la route nationale et suivons-le vers le sud. Au bas de notre cliché de l'IGN (voir plus haut), nous le voyons amorcer un long virage vers la droite pour se faufiler entre deux mouillères  et  rejoindre peu après  la voie venant de Busserolles, via la lisière de la Forêt des Coutumes.
   Finalement l'inflexion  de ce Grand Chemin des Landes pourrait avoir une autre cause :  la présence d'un habitat, d'une ferme. Evocation de cette possibilité sur le photoplan IGN ci-dessus.

   D'une façon générale  nous avons découvert  de nombreux habitats gaulois  installés de façon privilégiée sur des terres de landes plus ou moins semblables à celles-ci, pourtant réputées pour leurs médiocres qualités agricoles.
   Pourrait-on parler de relégation du paysan gaulois ?
   Mais qui étaient les profiteurs ?

Chaussées antiques : leur trace dans le parcellaire et la planimétrie.

  
   Ces grands chemins dont il arrive que les nombreuses caractéristiques trahissent l'origine antique, ne se superposent pas  forcément à l'assise   des voies d'origine. Nous avons tendance à penser que la voirie mise en place par la volonté du romain dès le début de l'occupation de la Gaule, n'était pas très adaptée aux charrois. Les animaux de trait - non ferrés par méconnaissance du procédé ou par économie - souffraient sur les chaussées empierrées. Il est possible qu'assez vite paysans et voyageurs aient privilégié le transport par des animaux bâtés qui pouvaient facilement s'affranchir de la circulation sur les chaussées et utiliser les bas-côtés voire les fossés eux-mêmes ou encore les pelouses riveraines.
      Et ce sont ces nouveaux cheminements  plus ou moins voisins et parallèles, essentiellement créés par l'usage, qui sont éventuellement parvenus jusqu'à nous comme chemins ou comme routes.

   Les  chaussées empierrées par contre, devinrent bientôt des carrières ouvertes où chacun venait se servir. Et nous en avons aujourd'hui encore le témoignage (nous le verrons plus loin) en observant le bâti des  villages qui jalonnent les itinéraires.

   Une fois remblayée par  la pierraille résiduelle et  l'argile, l'ancienne emprise de la chaussée romaine redevînt espace agricole.

Un nouvel exemple d'empreinte antique sur le tracé d'un chemin moderne

   
 Nous avons eu l'occasion de montrer sur notre page "une virée de galerne"  (chemin de desserte du Breuil de Morterolles et autres exemples), l'interaction entre la présence d'une ancienne voie romaine faisant obstacle au passage de petites routes et autres chemins, au moment de leur création.
  En voici un autre exemple :   l'arrivée à Chassenon de la via agrippa (Lyon-Saintes) venant de Limoges. Regardez bien : le chemin actuel en blanc et le fantôme de la voie antique se signalent sur les terres des Plaines et du Caillou-Blanc par une figure en "chassé-croisé". Le chemin actuel dessine une chicane très aplatie qui est le résultat d'aménagements successifs intervenus au cours des siècles à partir du tracé beaucoup plus accentuée à son origine, qui figurait alors  ce  que l'on appelle  un tracé "en baïonnette".
 On voit le fantôme de la vieille voie romaine traverser  en ligne droite le paysage.
 
Via agrippa
    Le chemin agricole actuel dont l'origine remonte à la fin des temps antiques ou au plus tard au Haut-Moyen-Age s'inscrit successivement en rive droite puis en rive gauche de la trace antique.
   
Ce chemin postérieur donc à l'antiquité et qui est parvenu jusqu'à nous rétablissait à l'origine une communication à courte distance que la voie romaine ruinée n'assurait plus, entre Chabanais, Chassenon, la Brousse de Rochechouart et  St Auvent . Il n'était plus question de Lyon ni de Saintes; en ces temps troublés; l'horizon des "survivants" s'était considérablement rétréci.  

   La Vigne-du-Poste

  Cependant, les considérations qui précèdent, observées ailleurs et en fréquentes  circonstances, ne semblent pas s'appliquer au Grand Chemin des Landes. On s'en convaincra en observant la photo verticale de l'IGN qui figure au bas de cette page : au contact de la Nationale 147 une parcelle récemment disparue est encore délimitée par les deux fossés qui prolongent exactement le chemin antique. Il est remarquable d'ailleurs que son emprise soit quasiment égale à celle de la route nationale actuelle. Et les vestiges  de "La-Vigne-du-Poste" qui lui font suite, confirment  rigoureusement l'orientation et l'importance de la trace.

  En effet et  à peine plus loin, la limite nord de cette terre allait nous apporter une surprise en nous forçant à réévaluer des mouvements de terrain que nous connaissions déjà mais qui ne nous avaient jamais encore interpellé.
  La limite de parcelle - limite de propriété - est constituée en continu par un fossé très marqué. Dans la terre de la Vigne du Poste, longeant le fossé au plus près, une levée de terre de 2 à 3 mètres de large  domine d'un bon mètre la parcelle en contrebas. C'est  ce qui reste d'une chaussée empierrée rongée à sa base par des siècles de labours.
De grands chênes se sont implantés tout au long du massif et à leur pied poussent drue des touffes de fragon (petit-houx, pique-rat . . . en langage commun)
  

Vigne du Poste
   Pour autant   que  l'on   puisse  en    juger,  ce très vieil et imposant  axe routier allait se diriger  après  un  large  virage, vers  le  lieu-dit   l'Auberge. L'Auberge, du  latin  albergamentum , le  lieu  où  l'on  attire des  hôtes  pour   les  héberger ( le gite et le couvert) . . . pas mal sur une route?  
    L'Auberge et non pas La Berge, comme on l'écrit maintenant. S'agissant d'un  lieu noble, nous avons probablement là une dérive destinée à masquer la connotation triviale ( taverne,  gargotte. . ) du toponyme d'origine à une époque récente (XIXe, XXe siècles).
   La carte de Cassini (vers 1750) est
d'ailleurs précise sur ce point en mentionnant : "Loberge", la graphie d'origine.


                                         L'ancienne assise des voies guide encore le bâti actuel

Cassini

  Au vu des indices et  traces que nous venons d'évoquer, nous voyons s'organiser un plan de voirie  remontant aux temps antiques.
   Il s'y ajoute l'implantation courbe tout à fait inattendue des bâtiments de la ferme de l'Auberge. Ce dernier détail, très souvent retrouvé sur les axes romains, dans le plan  des villages, des lieux-dits ou des fermes isolées - et flagrant en maints endroits du tissu urbain de Limoges - emporte largement la  conviction de la très grande ancienneté d'une voie qui allait passer l'eau en face des quatre iles que l'on trouve en léger aval des moulins du Bas-Tour et de Gringalet.

       (voir ci-dessous en fin de page).

L'Auberge

   Bien plus près de nous, à l'Auberge, on voit  en effet la logique qui a présidé à l'implantation du manoir des De La Rye dont la lignée ne survécut pas à  la Révolution. Nous figurons approximativement l'emprise du corps de logis  principal  par un rectangle  jaune. Souvenir d'enfance, nous gardons l'image de linteaux armoriés - où figurait, surmonté d'une date illisible,  le croissant mahométan en témoignage  d'une croisade -  et  des cheminées cyclopéennes et des volées d'escaliers immenses, des poutres dont l'équarissage et la portée coupaient le souffle - un spectacle d'une   austérité infinie. Cette énorme batisse (un peu moins grande toutefois que nous l'indiquons sur notre dessin !) a  été démolie il y a une trentaine d'années.
   Sans autre référence, on pouvait assigner à ce bâtiment qui fut érigé sous l'équerre vigilante d'un maître d'oeuvre, une    origine très ancienne mais  très postérieure bien évidemment à nos routes antiques. Médiévale peut-être mais à travers des reconstructions successives sans doute.
   Orienté perpendiculairement et plus modeste,  un autre  bâtiment avec tour-pigeonnier subsiste : de son extrémité Est part un souterrain  qui pouvait déboucher dans la partie boisée des abrupts qui dominent la Gartempe.

    A une portée d'arquebuse, au sud-ouest et à une date plus tardive - mais nous pensons encore à plusieurs reconstructions successives - la mise en place  du corps de ferme a sans doute obéi  à une logique moins sévère, guidée nous l'avons dit, par la courbure d'une sole empierrée vestige de la  très ancienne route. Et si nous prolongeons ici  les acquits de notre expérience, nous sommes tenté de penser que l'approvisionnement en matériaux des deux chantiers de construction, quelle que soit leur différence d'âge,  pourrait avoir eu  la même origine : le pillage d'une voie antique. Nous trouverons des constats similaires tout au long de nos voies romaines.
   
   Le chemin venant de la forêt et passant à quelques  mètres du sanctuaire des Taris, n'a pas totalement disparu nous l'avons dit, mais après "le Petit-Limoges" (en écho au surnom ancien de Couzeix) sa trace fossile se prolonge au nord du village et jusqu'à la Gartempe, au gué de Chez-le-Pape (?) encore appelé Moulin du Lieutenant.

   Une grand'route, la Nationale 147,  est venue se superposer à cette vaste  ébauche historique vue du ciel.   Cette route, bien plus tardive que les vestiges que nous évoquons,   était  déjà en place  en tant que route royale quand François Cassini de Thury fit les premiers levés de la carte de France à la demande de Louis XV, dans les années 1750, 1760 (voir carte ci-dessus).


 La haute antiquité : une certaine idée des tracés routiers



   Nous n'avons pas l'impression que les chariots romains à deux essieux, aient été pourvus d'un avant-train  pivotant, tout au moins au-delà de quelques degrés de liberté : en témoigne la vignette en surimpression sur le cliché ci-dessous (bas-relief romain sur un monument en Carinthie autrichienne).  Alors les techniciens routiers établissaient des routes aussi droites que possible - disons à profil tendu - où les rares virages étaient tracés à large courbure.
 

   Cependant, dans  certains cas de force majeure que nous décrirons - un refus de passage de la via agrippa non loin de Cognac-la-Forêt par exemple -  à cause de l'occupation prioritaire d'une crête, le passage des convois fut renvoyé vers une  traversée de ravin, impossible à éviter.
   Nous imaginons alors les rouliers attendant la venue de voyageurs pour donner la main au ripage des essieux  afin de remettre les chariots en ligne aux deux extrémités d'un pont dont la réplique est d'ailleurs toujours en place.

    Sur le même bas-relief que j'évoquais il y a un instant -  une observation qui se répète sur tous les documents figurés de cette époque -  on peut observer la grande précarité des moyens d'attelage. Avec cette technique rudimentaire du "collier étrangleur" on ne captait qu'une part infime de la puissance d'une bête.

  Notez également l'intelligence des raccourcis et des échangeurs ou encore la façon d'aborder la pente de front ( carte au 1/25 000 n° 1929 Est BELLAC ) en évitant autant que possible les traversées de dévers. Et la façon d'aborder les passages à gué ou bac par une approche finale  perpendiculairement  au fil de l'eau.
  Et sur ce même sujet, avez-vous remarqué que le technicien romain, confronté au besoin d'un carrefour (quadrivium) ou d'une bifurcation (trivium ) répartissait également la divergence angulaire du trajet principal et du ou des des trajets secondaires (diverticules) ?

  Observez les bifurcations de Vilialet, du Chêne-Court et  - sur la page suivante - l'embranchement des Folies.

"Paludophobie"  ou "potamophobie" ?

  Le voyer romain contournait d'aussi loin que possible les têtes de source et les mouillères et ne traçait jamais une route à fond de vallée, ni parallèlement à un ruisseau ou à une rivière. Toutes les voies romaines circulaient sur les hautes terres d'interfluve à distance respectable et respectueuse de l'eau et des marécages, fuyant ainsi les miasmes paludéens qui donnaient les fièvres : le "ventre jaune" ( "les ventres jaunes", un surnom des Solognots au siècle dernier).
    Sauf exception - confirmant la règle. Ainsi,  sur la voie Limoges-Rancon par exemple, lorsqu'à Senon, "un vergobret de village" perché sur sa hauteur, renvoya le technicien romain à mi-pente, bâtir sa route sur un "long pont" dans les marais de plusieurs ruisseaux affluents de  la  Chambarrière ( voir plus loin).

      Cette phobie des zones marécageuses est d'autant plus surprenante d'ailleurs de la part des ingénieurs romains que la ville de Rome elle-même fut construite
de haute antiquité, sur les sept collines mythiques qui émergeaient à peine d'une   vaste  zone littorale de divagation du Tibre.




     Retour sur un sujet difficile    
 (images ci-dessous)


    Nous avons retrouvé une de nos  vieilles photos du Moulin du Lieutenant, sur la Gartempe, prise en 1984 : nous l'avions classée sans intérêt car nous n'avions pas imaginé en arriver jamais à rechercher des gués sur la Gartempe sur cette zone nord de notre département.
  Elle apporte - après les découvertes de cheminements et d'habitats sur la face est de la Forêt des Coutumes que nous venons d'ébaucher dans la présente page, une échappée vers le Dorat, un site où l'on n'avait encore jamais signalé de structures protohistoriques et antiques (voir ou revoir page 3 : "Voies,habitats, structures et camps").

   Notre photo montre un morceau de chemin fossile ( pointe de flêche rouge, ci-dessous) qui n'existait déjà plus en 1838, au vieux cadastre de St Sornin la Marche.
   Tel que nous le voyons orienté, ce chemin disparu se montre bien plus précoce que le Chemin de St Bonnet au Dorat (que nous rappelons par un tracé vert, une photo plus loin) qui empruntait le pont de St Martin, le seul qui existât à 15 kilomètres et plus à la ronde . Sa courbe nous suggère qu'il s'adressait à des voyageurs venant du nord et sans doute du gué de Gringalet : photo synoptique du site plus bas.

         Une longue tranchée routière

   Marquant la voie  venant de Bezeau, en haut du terrain, juste après le petit bois (second point vert), une longue dépression descend la pente en direction de l'aval du Moulin de Gringalet : un gué à travers et entre les îles y est toujours praticable (image ci-dessous et copie du cadastre).
  Et il y a toujours à mi-parcours de cette dépression, une inflexion sur cette  tranchée routière, comme le signe d'une bifurcation (qui se remarque sur les photos aériennes et au sol bien évidemment) pour un autre chemin qui allait vers le Moulin du Lieutenant, anciennement Moulin du Pont et plus récemment encore Moulin de Chez le Pape dans la tradition populaire !
  Nous avons mis là un passage d'eau que le meunier empruntait avec ses chevaux à la fin du XIXème siècle et aux débuts du XXème, car il habitait la ferme de rive gauche.
  Mais en fait et à peu de distance l'une de l'autre, ces deux  approches de l'eau apparaissent tout à fait plausibles car deux chemins marquent encore la sortie de gué dans la forte pente des côtes de rive droite.
   Ces vieux passages abandonnés permettaient autrefois de gagner le haut du terrain et ouvraient vraisemblablement sur des itinéraires vers l'est dont nous n'avons pas cherché à retrouver formellement la trace à partir de cet endroit précis.

   Entre la rivière et le début du plateau un cortège de houx et de fragon jalonne encore toutes les haies comme autant d'axes
de montée possible. 


     Un autre itinéraire très voisin,  est sutout crédible en ce qu'il ouvre, après une montée des côtes de  rive droite de la Gartempe, sur un grand chemin qui figure au cadastre napoléonien sous le nom de Chemin de St Bonnet au Dorat par le pont du "Pont-St-Martin", unique à des lieues à la ronde dès son ancienne origine.On retrouve sur les photos de l'internet les restes évidemment tronqués çà et là, de cet itinéraire : tantôt chemin agricole, tantôt route communale, tantôt simple lisière . . .  . 

 Cet ancien cheminement pourrait rappeler  un cheminement beaucoup plus ancien encore voire antique qui apparaîtrait jalonné par de grands domaines :  l'Age-Cantaud, l'Age-Biche, Voulons . . . Tel également notre site de pure tradition gauloise des Charbonnières (enclos, parcellaires, circulations . . . ) non loin de Château-Lamance que nous aurons peut-être l'occasion un jour, de décrire plus précisément.

   Curieusement, dans sa descente vers la rivière venant de Bezeau, cet itinéraire couperait en deux un replat agricole rectangulaire qui fut un jour assez important pour forcer la petite route de Gringalet à le contourner (repère étoile jaune).

   A l'ancien cadastre il se composaitd'une dizaine de parcelles en fines lanières orientées dans le sens du fil de l'eau, contrairement aux parcelles sur terrasse alluviale qui l'entourent et qui rayonnent dans  la courbe de la rivière.
 Quel obscur morceau de petite histoire peut être à l'origine de cette curieuse parcelle ?


   Dans ce contexte embrouillé de voirie de tous les âges, nous avons interprété comme un très ancien sanctuaire paiën, une curieuse parcelle rectangulaire isolée sur le plateau qui domine la Gartempe , à l'est, non loin des routes que nous venons d'évoquer : sanctuaire gaulois avec fossé  et levée de terre périphériques ( "vierekschanze") ou "fanum" gallo-romain construit ou encore simple facétie de la nature remontant à d'anciennes limites parcellaires disparues . . . tout était possible et rien n'était moins sûr.
   Aux dernières nouvelles rien n'existe plus : tout a été défriché et nivelé !



Bilan

   Au final, le ou les passages d'eau sur la Gartempe ne sont pas avérés et une longue recherche sur le terrain que nous n'avons pas assumée, serait encore nécessaire.